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La déclaration de l’état de famine dans la bande de Gaza fait les gros titres. Il ne faut pas oublier que cette insécurité alimentaire a été décidée et mise en œuvre systématiquement par les autorités politiques et militaires israéliennes au service de leur politique de nettoyage ethnique.
Gwenaelle Lenoir
Le rapport est tombé et il a fait les gros titres, suscité des réactions dans les chancelleries : le gouvernorat de la ville de Gaza est en état de famine et l’ensemble du territoire le sera d’ici la fin du mois de septembre. Si rien n’est fait d’ici là pour la contrer. C’est-à-dire si la nourriture n’entre pas en masse dans l’enclave. Pas seulement de la farine, des féculents, du sucre. Non. Des fruits, des légumes, de la viande, des volailles, des œufs, de l’eau, en somme des protéines, des vitamines, des minéraux.
Sans quoi les vies sont menacées, à court terme. Sans quoi l’avenir est oblitéré. Pas seulement pour demain ou pour après-demain. Pour les générations à venir.
Car de la famine nous avons trop souvent une idée parcellaire, les yeux exorbités trop grands dans des visages osseux, le squelette saillant sous la peau détendue et finalement la mort prématurée.
Mais la famine, ce n’est pas que cela.
C’est d’abord une définition scientifique, rigoureuse, apportée par des données recueillies sur le terrain par les professionnel·les de la santé et de l’humanitaire et analysées par un comité d’expert·es. Un cadre appliqué partout où sévit l’insécurité alimentaires, pour toutes les crises, qu’elles soient climatiques ou d’origine humaine.
Benyamin Nétanyahou aura beau, une fois de plus, accuser le thermomètre d’être un agent du Hamas doublé d’un antisémite forcené, comme il l’a encore fait à la publication du rapport du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), les données sont cliniques.
« Pour déclarer une famine, il faut que trois critères soient atteints : que 20 % des ménages au moins expérimentent un manque extrême de nourriture, qu’au moins 30 % des enfants soient mal nourris aigus, et qu’au moins deux personnes sur 10 000 meurent chaque jour de résultats d’insécurité alimentaire ou de malnutrition », explique à Mediapart Perrine Benoist, codirectrice générale d’Action contre la faim.
Un demi-million de personnes sont en état de famine, un million en état d’urgence, et 400 000 autres en état de crise, estime encore l’IPC.
La famine n’est pas une opinion, c’est un fait
L’accélération des décès dus à cette insécurité alimentaire est un signe flagrant que la catastrophe n’est plus aux portes du territoire mais qu’elle frappe, et frappera de plus en plus fort et de plus en plus vite. Selon les chiffres du ministère de la santé palestinien, vérifiés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 89 personnes sont mortes de faim entre le 7-Octobre et juillet 2025, principalement des enfants. Au cours des vingt-deux premiers jours du mois d’août, 192 décès ont été recensés, dont huit dans les dernières vingt-quatre heures.
La famine ne tue pas d’un seul coup, contrairement à un bombardement par exemple. Avant que les principaux organes, cœur, poumons, ne s’arrêtent de fonctionner, le corps se délite, et le cerveau aussi. « La personne souffre d’une perte cognitive, au début de perte de sommeil, puis souvent de psychoses, parfois d’hallucinations. Puis elle ne réussit plus à absorber de la nourriture, même si elle en a à disposition. Et progressivement, elle va perdre la capacité sensorielle, l’ouïe, la vue. Progressivement, le corps se met en shut down, pour préserver les organes essentiels, le cœur et les poumons », reprend Perrine Benoist.
À terme, les enfants exposés à la malnutrition sévère vont souvent connaître des retards de développement cognitif et physique, des problèmes cardio-vasculaires. « Cela crée sur plusieurs générations une vulnérabilité physique, qui peut avoir un impact sur les capacités des gens à tenir des moyens d’existence si ça nécessite un travail à l’extérieur », constate encore Perrine Benoist.
En somme, en atteignant les capacités physiques et intellectuelles, la famine renforce la pauvreté, et ce sur des générations.
Or, il ne faut jamais l’oublier, cette famine touche un territoire qui appartient à ce que les géographes nomment le Croissant fertile.
La bande de Gaza n’est pas la Somalie ni le désert d’Arabie. Jusqu’à octobre 2023, l’enclave palestinienne était quasiment autonome en fruits, légumes et volailles. Malgré les fortes restrictions d’accès à l’espace maritime, on trouvait chaque matin du poisson frais à la criée. La renommée des fraises de Beit Lahiya traversait les frontières. La densité de la population n’empêchait pas les serres de regorger de tomates, concombres, aubergines, courgettes et autres légumes. Les paysans, formés par les ingénieurs agronomes, savaient utiliser au mieux les fragiles ressources en eau. De petites usines de désalinisation fournissaient l’eau potable.
Dans la bande de Gaza, avant octobre 2023, les repas constituaient un moment fondamental de la vie familiale et sociale. Ici plus qu’ailleurs, pendant Ramadan, des tablées sans fin étaient installées dans les rues pour la rupture du jeûne.
Non, cette famine n’est pas un hasard, une malédiction qui toucherait un territoire en guerre.
Elle a été voulue, orchestrée et construite. Par les autorités politiques israéliennes. Elle a été mise en œuvre. Par l’armée israélienne.
Mediapart a longuement documenté cette marche voulue vers l’insécurité alimentaire extrême au cours des semaines et des mois passés. Pour ce faire, nous nous sommes toujours appuyés sur des témoignages d’habitant·es, de travailleurs et travailleuses humanitaires, de professionnel·les des agences onusiennes, sur des statistiques de production agricole et d’entrée de l’aide humanitaire, sur l’examen de photos satellitaires. N’oublions pas, non plus, que la bande de Gaza est probablement une des zones au monde les plus scrutées. L’information ne manque pas, même si notre travail est rendu plus difficile par l’interdiction faite à la presse internationale d’accéder au territoire palestinien.
Tuer l’avenir
Revenons sur cet enchaînement qui a mené au rapport de l’IPC du vendredi 22 août 2025.
Citons une nouvelle fois Yoav Gallant, ministre de la défense au moment du 7-Octobre et jusqu’à son limogeage le 9 novembre 2024, sous le coup d’un mandat d’arrêt émis par le Cour pénale internationale pour crimes de guerre et contre l’humanité : « J’ai ordonné un siège complet de la bande de Gaza. Il n’y aura ni électricité, ni nourriture, ni carburant, tout sera fermé », déclarait-il le 9 octobre 2023.
La faim est un instrument de la politique israélienne de nettoyage ethnique.
Au fil des semaines et des mois, des pressions internationales et des considérations politiques ou militaires, le siège est plus ou moins strict. Mais il est doublé d’une totale subjugation de la bande de Gaza et de sa population.
Systématiquement, les capacités de ressources propres sont détruites : terres agricoles et arables, serres, fermes d’élevage, troupeaux, puits, centres de désalinisation. Le port est réduit en miettes, les pêcheurs ciblés aussitôt qu’ils s’aventurent à jeter leurs filets. La population est poussée vers Al-Mawassi, bande de terre sableuse au bord de la mer où s’élevaient de nombreuses serres. Celles-ci sont supplantées par les abris de fortune. Encore une fois, cet écocide doublé d’un agricide est largement documenté. Mediapart en a fait état ici, voilà déjà un an.
Les Gazaoui·es, privé·es de leurs moyens de subsistance, se retrouvent complètement à la merci de l’aide humanitaire, autrement dit de ceux qui autorisent son entrée ou l’interdisent : les autorités israéliennes et leur bras militaire, le Cogat, chargé des affaires civiles palestiniennes dans les Territoires occupés.
Les ONG internationales et les agences de l’ONU, le Programme alimentaire mondiale (PAM), l’OMS et l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (Unrwa), doivent coordonner l’entrée de tout bien avec le Cogat. Les règles sont tatillonnes, parfois obscures, et changent souvent sans explication.
Surtout, au fur et à mesure des opérations militaires, la situation alimentaire se tend dans la bande de Gaza, l’inflation galope, les queues s’allongent devant les épiceries, dans les marchés, devant les cantines communautaires. Et les pillards entrent en scène, approvisionnant les spéculateurs.
Les professionnel·les de l’humanitaire remarquent que ces pillards sont protégés par l’armée israélienne. Benyamin Nétanyahou lui même le reconnaît.
Dans la poursuite d’une politique vieille de plusieurs décennies, le gouvernement israélien essaie de créer des chefs locaux à sa botte. Pour cela, il enrichit ceux qui pourront le servir : certains grands commerçants sont autorisés à faire entrer des camions commerciaux. Pour ceux-là, évidemment, hors de question de nourrir une population affamée. Il s’agit de vendre, le plus cher possible, et de s’enrichir, le plus possible. C’est ainsi que l’on trouve des chips et du chocolat, à Gaza. Rares, évidemment, sont celles et ceux qui peuvent les acheter, mais un père de famille fera tout pour offrir une douceur à ses gamin·es pour l’Aïd ou pour leur anniversaire.
Ces camions-là traversent le territoire sans trop d’encombres. Les grands commerçants s’offrent des escortes armées. Ces hommes-là ne sont pas ciblés par les drones, contrairement à ceux qui accompagnent les convois de l’ONU.
C’est toujours le cas aujourd’hui. « On voit des convois commerciaux entourés de cinq pick-up bourrés de types armés jusqu’aux yeux et équipés de gilets pare-balles noirs visiblement neufs se balader dans la bande de Gaza, alors que nos camions sont coincés aux points de passage, racontait un humanitaire à Mediapart il y a quelques jours. Les nôtres, quand ils entrent, sont pris d’assaut immédiatement. Ça permet aux autorités israéliennes de dire que nous ne savons pas distribuer l’aide. »
Ces entraves, que Mediapart a décrites ici, forment un tout. Les autorités poursuivent un objectif : contrôler les mouvements de la population. La pousser à se déplacer, en fonction des intérêts militaires israéliens et des buts politiques. Car les gens vont là où ils trouvent de quoi nourrir leurs enfants. La faim est un instrument de la politique israélienne de nettoyage ethnique.
Le gouvernement l’a mis en œuvre d’abord dans le nord de la bande de Gaza, à Beit Hanoun, Beit Lahiya, Chujaiya. Ceux qui résistaient aux ordres d’évacuation subissaient non seulement des bombardements encore plus intensifs qu’ailleurs mais devaient se nourrir d’aliments pour le bétail, d’herbes diverses. Déjà, la famine s’installait dans ces zones.
La destruction du réseau d’aide humanitaire construit depuis des décennies entre agences onusiennes, ONG internationales et organisations locales a permis au gouvernement israélien de mettre en place son système. La Fondation humanitaire pour Gaza (GHF), surgie de nulle part, en constitue l’aboutissement. Mercenaires états-uniens surveillant des centres de distribution fermés à bonne distance des centres urbains, soldats israéliens autorisés à ouvrir le feu comme bon leur semble, population affamée et foules non contrôlées : le gouvernement Nétanyahou a mis en place tous les ingrédients du massacre. Ce qui se produit, chaque jour. Depuis fin mai, indique le ministère de la santé palestinien, 2 076 personnes ont été tuées en essayant d’obtenir un colis alimentaire. Les Palestinien·nes de Gaza appellent cela les « hunger games ».
Ces terribles « jeux de la faim » ne sont pas finis. C’est maintenant la ville de Gaza, laquelle abrite environ un million de personnes, qui ploie sous l’assaut des forces aériennes et navales israéliennes, et des troupes au sol. « On s’attend à ce que le point de passage de Zikim [à l’extrême nord du territoire – ndlr] soit fermé, s’alarme un professionnel de l’humanitaire. Les opérations militaires nous empêcheront de circuler et de distribuer le peu de stocks que nous avons encore. Et l’armée dira aux gens : “Allez vers le sud, vous aurez à manger.” »
Peu après la publication du rapport de l’IPC, Tom Fletcher, chef du bureau des affaires humanitaires de l’ONU, a prononcé une allocution inhabituelle pour un haut fonctionnaire onusien.
« C’est une famine en 2025. Une famine du XXIe siècle surveillée par des drones et la technologie militaire la plus avancée de l’histoire. C’est une famine ouvertement encouragée par certains dirigeants israéliens comme une arme de guerre, a-t-il accusé. C’est une famine qui se déroule sous nos yeux. Nous en sommes tous responsables. La famine à Gaza est la famine du monde entier. C’est une famine qui nous interpelle : “Mais qu’avez-vous fai t?” Une famine qui nous hantera tous, inévitablement. »
Benyamin Nétanyahou peut brandir une nouvelle fois l’infamante accusation d’antisémitisme, il n’est plus entendu – et cru – que par ceux et celles qui ne veulent toujours pas regarder la réalité en face. Celle d’un génocide où toutes les armes sont utilisées pour chasser et faire disparaître une population.
Que faut-il de plus aux États qui ont des moyens de peser d’une façon ou d’une autre sur le gouvernement israélien – par de véritables sanctions, par exemple – pour agir ? Une reconnaissance de l’État de Palestine ne suffira pas à sauver les enfants de Gaza, ni leur avenir.
Gwenaelle Lenoir